Mon GR10, par fK

Étape 26 : Las Illias / Banyuls sur Mer

L’étape en chiffres

49,2 km (pour 47,4 annoncés)

1 816 m de dénivelé (pour 1 810 annoncés)

Étape « difficile » (64,1 équivalent-kilomètres prévus)

Départ 06h43, arrivée 18h17

10h32 de marche effective et 1h02 de pause (temps « topo-guide » 14h30, temps prévu 8h56)

Tracé GPS J26Le journal de l’étape2 étoiles

Le GPS au démarrage du dernier jourLevé aux aurores, ne craignant pas de déranger qui que ce soit, et sans petit déjeuner à prendre, me voici en piste dès potron-minet. Les trains ce soir sont à 17h30 et 20h15, je verrai bien si je peux prendre le premier ou pas. Le GPS m’annonce que l’arrivée est à 46 km. Et aujourd’hui, c’est sûr, je vais voir la mer.
Y’a plus qu’à !

Ça part sur la route, et ça continue pendant un moment. Dans la préparation, en cherchant les topo-guide au format numérique (pour ne pas avoir à numériser ma version papier), j’étais tombé sur une mise à jour du tracé du GR, « pour des raisons foncières« . Comprendre qu’un nouveau propriétaire d’une parcelle privée est prêt à accueillir les rares randonneurs à coups de fusil, et donc qu’il faut faire le tour. Va donc pour le détour de plus d’un kilomètre par le bitume, puis sur une piste forestière.

J’ai le soleil qui se lève à peine dans les yeux sur la piste. Mais j’arrive à voir au dernier moment un début de toile d’araignée en travers (sur plusieurs mètres, donc). Épaté par une telle construction, je l’évite consciencieusement, tout en me demandant comment fait l’araignée pour tisser le premier fil sur 10 mètres de portée entre deux arbres…

7h47. Le GPS vibre et m’informe : « Parcours détecté« . Autrement dit, fin de la déviation…
C’est juste avant de grands panneaux expliquant que le sentier va traverser une propriété privée naturiste où, si nous sommes les bienvenus et n’avons pas à craindre de coup de fusil, nous sommes cependant invités à ne pas prendre de photos et à ne pas avoir de chiens sans laisse.
J’aperçois un randonneur, puis un autre, les deux avec des écouteurs. C’est tôt, pour faire du trail ici. Le deuxième s’approche. Mais, mais, mais… C’est Eric, un ancien collègue. Ah bah ça alors, si je m’attendais à pareille rencontre. Nous discutons donc quelques minutes, échangeons nos programmes et parcours, tout étonnés de se trouver là, si tôt, au milieu de nulle part. Comme quoi, il ne faut jamais préjuger des probabilités !

Une fois reparti, je continue sur les pistes D.F.C.I. et leurs nombreux réservoirs. Et en effet, vu comme le sol est sec, la Défense Forestière Contre les Incendies doit être sur les dents, et ces grandes allées permettent à la fois d’amener les camions et de faire coupe-feu.
Il règne une odeur âcre dans l’air. Je pense qu’elle provient d’un des végétaux alentours, mais aucune idée sur lequel cela peut être. En tout cas, cette odeur reviendra plusieurs fois dans la journée, confortant mon analyse sur son origine.

La borne frontière 565 au col del PrioratRevoici la frontière au col del Priorat (1), et les bornes qui vont avec. Je suis à la 565, j’étais à la 401 il y a 13 jours au-dessus de Luchon. Que de chemin parcouru entre les deux ! Et à nouveau, j’ai une pensée pour Lionel Daudet et son DodTour.
On passe en Espagne pour quelques hectomètres, et sous les chênes liège. Les grillons font un boucan du diable, mais tout s’arrête dès que j’approche à un ou deux mètres. Ce petit divertissement me tient jusqu’à ce que j’aperçoive le Fort de Bellegarde à contre-jour. Et le bruit des grillons fait place à celui de l’autoroute, que l’on entend bien avant de la voir…
Sur ma droite, c’est la Jonquère. Et c’est toujours aussi moche, un terminal routier. Rendez-moi la montagne sauvage ! Sur ma gauche, une ruine romaine et une tour. Bah c’est mieux, déjà.

Le fort de BellegardeDans la préparation, j’avais prévu cette longue dernière étape pour ne pas dormir au Perthus, au milieu des immenses supermarchés vendant de l’alcool et des hôtels à l’heure pour les routiers. En arrivant au Perthus, je me rends compte de ma méprise : j’avais confondu avec la Jonquère, et ce village est tout à fait normal et accueillant. Tant pis !

Les panneaux du GR à la frontière

Et si on sort du sentier ?

A la sortie, on passe sous l’autoroute, puis à nouveau en Espagne. Je me marre devant le panneau qui indique (en français dans le texte) qu’il faut absolument rester sur le chemin balisé parce que nous sommes à l’étranger. Ah bon ? Et en France, on peut faire n’importe quoi, alors ?
Moins drôle mais pas bien grave, je me rends compte (2) que j’ai oublié de redémarrer le chrono après ma pause au Perthus. Zut ! Mes stats du jour devront être corrigées à la main par la suite… Du boulot en perspective. Mais tant pis aussi !
En attendant, ça monte après le correc dels Empodanesos (3). Sur une piste, puis en forêt, à nouveau à découvert, au moment où tout un groupe de VTTistes espagnols dévale dans l’autre sens, m’obligeant à me ranger. Mais le dernier a un beau vélo Canyon, donc je leur pardonne tout. Et pour finir, c’est une courbe de niveau en forêt qui mène au col de l’Ouillat (4), où me voilà juste avant midi.
L’équipe qui tient le refuge et le restaurant (c’est accessible par la route) est en train de finir de déjeuner à une grande tablée. Je me pose en terrasse, profitant de la vue magnifique, mais au Nord, donc pas sur la mer, en sirotant deux cocas, puis en rempotant toutes les gourdes. Il fait toujours aussi chaud dans les P.O. !
Un des gardiens sort fumer, me montre le couple d’aigles, me prévient que la suite est plus technique et plus rocailleuse. Je repars donc pour me faire ma propre idée.

La terrasse du chalet du col de l'OuillatLa montée dans les arbres juste après le refuge me laisse à penser que le programme de l’après-midi sera plus joli que celui du matin. On sort à découvert, et comme à chaque fois la chaleur monte d’un cran. Ou deux ou trois. Même l’eau qui est dans le tuyau hors du sac est chaude. Mais je n’ai pas envie de me faire un thé, malheureusement.

Le relais télé au pic NeulosMe voici au pic Neulos, dont le sommet est phagocyté par un relais télé et un radiophare, ne laissant aux randonneurs qu’une stèle, et le droit de contourner les barbelés.
Ceci étant, je vais pouvoir voir la mer. Ou pas. Toujours les nuages… Bah décidément !

Ensuite c’est parti pour un chemin de crêtes, qui occupera presque tout le reste de la journée, jusqu’à la descente finale vers Banyuls. Voici donc une séance de montée / descente / montée, de belles montagnes russes. Les Pyrénées ne veulent plus me quitter, veulent me garder tout là haut.
Et la mer, soudain. Je l’aperçois dans une trouée entre les arbres, sur le côté, l’espace d’un instant. Enfin… Je n’aurais jamais parié non plus la voir aussi tard, moi qui m’attendais à une longue descente après le Canigou et des dernières étapes insipides de liaison. Mais non, le suspense était entier, et le chemin parfaitement tracé pour en profiter jusqu’au bout.
Et franchement, ce chemin de crêtes, il est bien long, mais il est beau, longeant la frontière à quelques mètres

La vue au pic de Sailfort981 m. Voici le dernier pic, celui de Salfort (6), ou en tout cas un col juste en-dessous.
Et donc c’est la dernière descente qui commence, et que je prends avec mille précautions. Un verre casse toujours au dernier rebond, le skieur se blesse sur la dernière descente, et je n’ai aucune envie de faire de même dans les gros cailloux.
D’autant que, sans doute parce que, sentant l’arrivée proche, le cerveau autorise mon corps à remonter les alertes, voici que cela sonne de partout : le tibia gauche est douloureux, les pieds ont bien trop chaud dans les chaussures. Je descends tout doux. Plus question de regarder les temps de parcours, il faut arriver, entier, en profiter d’ici là. Il y aura toujours un train pour moi. Et pour la peine, la descente s’améliore, devient plus facile. Tant mieux.

On ne pouvait pas se quitter comme ça, les Pyrénées et moi. Revoici une dernière banderille, une petite montée, quelques centaines de mètres supplémentaires pour grossir le chiffre de dénivelé positif de l’aventure. Le tout pour monter au col des Gascons… Mais c’est bien une promesse de Gascon, le premier col n’est pas le bon (7), il faut encore suivre une courbe de niveau pour le vrai (8).

Cette fois, je vois la mer, je vois Banyuls, je vois l’arrivée. Je suis agréablement étonné de voir qu’il aura fallu attendre d’être à une encablure de l’arrivée pour cela. C’est chouette.
Mais désormais, je suis vraiment lent. La fatigue cumulée ressort. Peut-être aussi que je sais au fond de moi que chaque pas me rapproche de la fin de l’aventure, donc de « l’après« .

18 heures sonnent quand j’entre dans la ville. Un panneau indique la gare à gauche. Je me dis que je vais faire le crochet, histoire d’être fixé et de prendre mon billet.
Le TER est parti à l’heure (le seul jour où j’aurais été content d’un retard), ce sera donc le Cerbère / Paris de 20h14, plus long que le TER (et qui se révèlera être un vrai calvaire à partir de Perpignan, une fois le wagon bondé et moi au milieu d’une famille de voisins remuants, bruyants, inconvenants… qui ont eu vite fait de me faire regretter la solitude du randonneur).

En quittant la gare, je pense à l’arrivée. Mais oui, ça y est, plus que quelques mètres.
Un frisson me traverse tout le corps.
Me voici dans le centre-ville, au milieu des touristes, cherchant les dernières balises au milieu des étals des commerces. Derrière moi, j’entends une voix : « c’est là, c’est à droite ». Je souris.
Dernier virage. Me voici le long de la plage, vers la Mairie.
Et la fresque.

La stèle du GR sur la mairie de BanyulsLa bouffée d’émotions est violente, inattendue, puissante. Elle me submerge instantanément et j’ai les larmes aux yeux (et la chair de poule en écrivant ces lignes et en y repensant).
Jamais je n’ai senti un tel sentiment d’accomplissement de soi, de réalisation, d’épanouissement. Mélange de bonheur, de sérénité, de joie : il faut vivre l’aventure pour ressentir ce qu’il est impossible de décrire avec des mots.
En prenant un selfie de moi devant le panneau officiel, je réalise que j’ai maigri, que j’ai l’air épuisé. Mais je suis heureux. Profondément heureux.

Finalement, les heures d’attente pour le train passent très vite, posé sur un banc en bordure de la plage. Pas eu envie d’aller au milieu des touristes qui ne peuvent pas partager ce que je ressens, pas eu la présence d’esprit d’aller acheter les deux cartes que je comptais envoyer (comme depuis Cauterets) et que je n’ai jamais trouvées pendant cette deuxième partie. Juste là, sur mon banc, j’ai juste profité de l’instant, de cette belle aventure et du moment présent.

Fatigué, les traits tirés, plusieurs kilos évaporés, me voici arrivé.

Je l’ai fait, j’ai traversé les Pyrénées.

A la force de mes muscles, je me suis élevé du niveau de la mer au sommet de l’Everest.

Six fois.

L’un après l’autre, mes pas m’ont porté de l’Océan à la Mer, sur ces neuf cents kilomètres d’un mince trait d’union reliant l’un à l’autre.

Pendant deux fois treize jours, les Pyrénées m’ont accueilli en leur sein, me laissant fouler sentiers et sous-bois, caresser rochers et crêtes, franchir cols et ruisseaux, admirer sommets, lacs et cascades.

Plus jamais je ne regarderai la carte de France comme avant.

Je suis GRdiste.

Le panneau du GR à Banyuls

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